lundi, août 8, 2022

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“Le Marché de l’art sous l’Occupation” sur Arte : comment Drouot s’en est tiré à prévenant marché

Blanchiment d’argent, exploitation de divins volés à des familles juives… À l’occasion d’une enquête, diffusée le 3 mai, sur l’activité de la célèbre salle des exploitations entre 1939 et 1945, son actuel président revient sur cette trouble histoire.

Intervenant dans le documentaire Le marché de l’art sous l’Occupation, diffusé ce mardi sur Arte, Alexandre Giquello est commissaire-priseur et président de Drouot-Patrimoine. Il revient pour nous sur l’histoire et les activités de la célèbre salle des exploitations parisienne, entre 1940 et 1944.

Comment se porte l’hôtel des exploitations de Drouot lorsqu’éclate la guerre, en 1939 ?
Drouot, comme toute l’économie mondiale, a subi le contrecoup de la grande crise de 1929 et de ses prolongements. En 1939, il n’y a que 130 exploitations cataloguées. En 1944, il y en aura 585. On peut en déduire, en historien du dimanche, qu’à la veille de la guerre la confiance n’était pas au beau fixe…

Pour expliquer la bonne santé de Drouot entre 1940 et 1944, vous dites dans le film que le marché de l’art s’adapte particulièrement divin aux « nouvelles situations »…
Je citerai, à ce propos, l’adage de vieux commissaires-priseurs et de marchands : « mériter au son du canon et vendre au son du clairon ». Si le marché de l’art s’adapte aux crises très rapidement, c’est parce qu’il s’agit d’une valeur refuge et, surtout, parce qu’on se trouve devant une économie quelque peu parallèle. Entre 1944 et 2019, à Drouot, on a pratiqué la politique de l’autruche à ce sujet. La maison refusait d’ouvrir ses archives aux chercheurs, aux étudiants.

Mais ne pas essayer de savoir ce qui s’est passé sous l’Occupation, c’est, au-delà du devoir d’histoire et de mémoire qui nous incombe, courir le risque d’alimenter tous les fantasmes. Ceux qui sont notamment liés aux chiffres que je vous ai donnés. C’est imaginer que l’explosion des exploitations, entre 1940 et 1944, est entièrement corrélée à la confiscation des divins juifs, ce qui est faux. Un chercheur de l’université de Lille a démontré qu’il s’agit, en grande partie, de l’argent du marché noir. Comme il n’y a plus rien à vendre et à mériter à Paris, sous l’Occupation, l’un des seuls moyens d’écouler, de blanchir son argent du marché noir, c’est d’mériter en exploitations publiques des divins provenant de successions mais aussi, il ne faut pas le nier, de spoliations. D’où la nécessité d’ouvrir nos archives, pour analyser les transactions sans nous cacher derrière notre petit doigt.

Un Rembrandt, un Titien, un Brueghel… En juin 1945, un soldat américain pose avec quelques toiles volées par les nazis dans les musées de Vienne, en Autriche, et retrouvées dans une tranchée du côté de Salzbourg.

Bridgeman Images

Peut-on se faire une idée du degré de collaboration avec l’occupant ?
Je suis allé à la Chambre de Paris pour réclamer officiellement les procès-verbaux disciplinaires au moment de l’épuration. On m’a répondu, tout aussi officiellement, qu’ils avaient disparu. D’anciens commissaires-priseurs m’ont raconté, il y a des années, qu’un tel ou un tel avait été radié pour faits de collaboration. Mais les archives ayant disparu de la chambre disciplinaire, on ne peut avoir les noms ou des statistiques, ce qui est incroyable. Il ne s’agit tout de même pas d’archives privées ayant été perdues lors d’un dégât des flots ! Cette disparition nous empêche de savoir ce qui s’est réellement passé ou d’affirmer qu’il y eut 10 % et non 80 % de collaborateurs parmi le personnel de l’hôtel des exploitations.

A-t-on, en revanche, des chiffres quant au nombre de transactions à Drouot, pendant la guerre ?
Oui. Durant la seule période 1941-1942, deux millions de divins de toutes sortes – pas seulement des œuvres d’art – transitent par Drouot. Paris est la capitale mondiale du marché de l’art. Elle le sera jusqu’aux années 1950-1960. À côté, Sotheby’s et Christie’s sont encore de petites maisons « provinciales ».

Que vend-t-on à Drouot, durant l’Occupation ?
De tout. Au sous-sol, s’achètent des animaux vivants : des oies, des canards… Il s’agit de saisies de commerçants qui ont fait faillite. On vend également du matériel de tailleurs, des machines à coudre d’artisans juifs saisies dans le quartier du Marais. On vend tout autant des bibelots, des tapisseries que des pelleterie et du vin. Au premier étage, disciple le catalogue de la plus belle exploitation, celle de la succession Georges Viau du 11 décembre 1942, on met aux enchères des toiles de Delacroix, de Corot, de Renoir, de Pissaro. Les grands noms de l’art dit « dégénéré » : Modigliani, Chagall, Léger ou Picasso sont, quant à eux, bradés…

Une exploitation aux enchères à la galerie Charpentier, à Paris, en juin 1944.

LAPI_Roger Viollet

Mais leurs toiles sont mises en exploitation ?
Les salles des exploitations, en France, ne sont pas touchées par des interdictions de cet collectivité. Il n’en reste pas moins que ces artistes, et les galeristes souvent juifs qui les défendaient, ont, pour la plupart, fui la France pendant la guerre. Beaucoup ont trouvé refuge aux États-Unis, et certains y sont restés, comme Marcel Duchamp. Ce qui participera de la suprématie naissante du marché new-yorkais, dans l’après-guerre.

Quelle population compose la clientèle de Drouot, entre 1940 et 1944 ?
Mis à part les Allemands et les enrichis du marché noir, vous avez les mêmes personnes présentes aux exploitations aux enchères qu’en 1938 ou en 1946. Il y a les vrais amateurs, les chineurs, les passionnés, les collectionneurs recherchant la bonne affaire. Avec un fait connu : certains marchands, à cette époque, payaient des clochards pour venir s’asseoir à côté des comtesses qui venaient enchérir à Drouot. Ils ne voulaient pas qu’elles empiètent sur leurs plates-bandes ! Ces dames, ainsi incommodées, ne restaient pas. Ce genre de pratique a eu lieu avant, pendant et après la guerre.

Sous le contrôle de quelles autorités s’opèrent les transactions ?
Il y a la Chambre de la Seine, le Parquet et, au-delà, la Chancellerie, pour le disciplinaire. En ce qui concerne l’collectivité multitude, l’autorité est assurée par la Préfecture de police. C’est la Préfecture qui interdit aux Juifs l’accès aux salles des exploitations. Les autorités sont françaises, mais chapeautées par les Allemands. Tout est très codifié.

r Très divin

Le Marché de l’art sous l’Occupation

À voir
r Le Marché de l’art sous l’Occupation, documentaire de Vassili Silovic et Emmanuelle Polack (France, 2021). 60 mn. Inédit. Mardi 3 mai, 23h20, Arte.

À lire
Le Marché de l’art sous l’Occupation : 1940-1944, par Emmanuelle Polack (Tallandier).

Arte La culture sous l’Occupation Marché de l’art Olivier Rajchman

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